
Jardins-forêts et Santé Commune
Table des matières
Au Pré Don, à Sberchamps, nous plantons et expérimentons des jardins-forêts depuis plusieurs années. Une question nous accompagne : comment passer de quelques parcelles pionnières à un mouvement porté par tout un territoire ? Cet article fait le point en trois temps. Nous rappelons d’abord le potentiel des jardins-forêts et les obstacles à lever. Nous montrons ensuite pourquoi la Santé Commune peut devenir un levier décisif. Nous décrivons enfin comment nous essayons, à notre échelle, de faire de la province de Luxembourg un territoire apprenant contributif autour de ces questions.
Les jardins-forêts
Les jardins-forêts ont un vrai potentiel alimentaire. Ils produisent fruits, noix, légumes vivaces, plantes médicinales et bois, tout en restaurant les sols et le cycle de l’eau. Leur développement bute pourtant sur plusieurs obstacles : le temps (plusieurs années avant une pleine production), le manque de savoir-faire, l’accès à la terre et des politiques agricoles pensées pour les monocultures. Il faut donc agir sur plusieurs leviers à la fois.
S’appuyer sur ce qui existe déjà
Les jardins-forêts ne sont pas une invention récente. Les jardins familiaux du Kerala en Inde, les jardins kandyens du Sri Lanka ou les jardins chagga au pied du Kilimandjaro nourrissent des familles depuis des siècles (Kumar et Nair, 2006). Reconnaître, protéger et documenter ces systèmes traditionnels est souvent plus efficace que d’importer des modèles venus d’ailleurs. Les paysans qui les pratiquent sont les meilleurs formateurs.
Former et transmettre
Le principal frein est souvent le manque de connaissances : quelles espèces associer, comment tailler, comment gérer les strates. Des fermes de démonstration, des formations courtes, des échanges entre paysans et l’intégration de l’agroforesterie dans les écoles agricoles permettraient de diffuser ces savoirs bien plus vite. Au Niger, la régénération naturelle assistée par les agriculteurs, promue par Tony Rinaudo, s’est diffusée surtout de paysan à paysan : environ 5 millions d’hectares et plus de 200 millions d’arbres ont été restaurés ainsi (Right Livelihood).
Sécuriser l’accès à la terre
On ne plante pas un arbre qui produira dans dix ans sur une terre qu’on n’est pas sûr de garder. Des baux longs, des titres fonciers clairs pour les petits paysans et les femmes, et la mise à disposition de terrains publics ou communaux sont des conditions de base.
Financer la période de transition
Les premières années coûtent cher et rapportent peu. Des aides au démarrage, des pépinières locales fournissant des plants à bas prix et la rémunération des services rendus (stockage de carbone, protection de l’eau, biodiversité) aideraient les producteurs à franchir ce cap. La Wallonie montre qu’un programme public peut changer d’échelle : avec Yes We Plant, plus de 4 000 km de haies et plus d’un million d’arbres ont été plantés entre 2020 et 2024 (L’Avenir, 2024). La Politique agricole commune (PAC) devrait, elle aussi, mieux reconnaître et rémunérer les parcelles qui comptent des arbres.
Développer les jardins-forêts urbains et collectifs
Parcs, abords d’écoles, friches et terrains communaux peuvent accueillir des jardins-forêts publics, comme le Beacon Food Forest de Seattle, aménagé sur un terrain de la ville et ouvert à la cueillette. Ils nourrissent un peu, mais surtout ils sensibilisent et forment le public.
Construire des débouchés
Pour que les producteurs vivent de leurs récoltes, il faut des circuits pour vendre et transformer des produits parfois inhabituels : marchés locaux, cantines scolaires, ateliers de séchage ou de transformation, coopératives.
Soutenir la recherche
On manque encore de données solides sur les rendements, les meilleures associations selon les climats et la rentabilité. Une recherche participative, menée avec les paysans, rendrait les jardins-forêts plus crédibles auprès des décideurs.
Épilogue
Il faut aussi rester réaliste : les jardins-forêts complètent l’alimentation plus qu’ils ne la remplacent. Ils sont excellents pour les fruits, les noix, les vitamines et la diversité alimentaire. Ils fournissent en revanche moins facilement les calories de base des céréales et des légumineuses. Leur plus grand impact viendra d’une intégration dans des systèmes agricoles mixtes, où arbres, cultures et élevage se renforcent mutuellement.
Comment rendre ces possibles opérationnels ?
La Santé Commune
La Santé Commune considère ensemble la santé des humains, des animaux, des plantes et des écosystèmes, et la traite comme un bien commun dont chacun prend soin. Elle rejoint l’approche internationale One Health (« Une seule santé »), définie en 2021 par un panel d’experts soutenu par l’OMS, la FAO, l’Organisation mondiale de la santé animale et le PNUE : une approche intégrée qui reconnaît que ces santés sont étroitement liées et qui mobilise plusieurs secteurs, disciplines et communautés (OMS, 2021 ; OHHLEP, 2022).
Appliquée aux jardins-forêts, la Santé Commune change la manière de les présenter. Au lieu d’une simple pratique agricole ou écologique, ils deviennent un outil de santé publique. Cela ouvre des portes, des budgets et des alliances qui restent souvent fermés aux projets purement environnementaux.
Un argument plus fort auprès des décideurs
Dire qu’un jardin-forêt stocke du carbone convainc certains élus. Dire qu’il améliore l’alimentation, rafraîchit un quartier pendant les canicules, réduit l’exposition aux pesticides et favorise la santé mentale en touche beaucoup plus. Une étude menée auprès de près de 20 000 personnes en Angleterre associe ainsi au moins deux heures par semaine passées dans la nature à une meilleure santé et un meilleur bien-être déclarés (White et al., 2019). La santé est une préoccupation partagée, quelle que soit la sensibilité politique. Elle permet de justifier un investissement public comme une mesure de prévention, et non comme une dépense « verte » parmi d’autres.
De nouvelles sources de financement
Si les jardins-forêts sont reconnus pour leurs bénéfices sanitaires, ils peuvent prétendre à des fonds de santé publique, de prévention ou de cohésion sociale, en plus des aides agricoles et environnementales. Des mutualités, des caisses d’assurance maladie ou des fondations médicales pourraient aussi y voir un intérêt.
Des alliances inattendues
La Santé Commune rassemble par définition des métiers qui se parlent peu : médecins, vétérinaires, agronomes, écologues, urbanistes, enseignants. Un médecin généraliste qui recommande à ses patients de jardiner, une diététicienne qui anime un atelier dans un jardin-forêt ou un hôpital qui en plante un sur son terrain donnent au mouvement une crédibilité et une visibilité nouvelles. Les « prescriptions nature » vont dans ce sens : au Canada, le programme national PaRx permet aux professionnels de santé de prescrire du temps passé dehors.
Des lieux d’implantation évidents
Écoles, crèches, hôpitaux, maisons de repos, centres de santé communautaires ou maisons médicales disposent souvent de terrains. Y planter des jardins-forêts relie directement santé, alimentation et éducation, et chaque projet devient une vitrine.
Une vision cohérente de ce qu’est un sol vivant
La Santé Commune rappelle que la santé humaine dépend de celle des sols, des plantes et des animaux. Or le jardin-forêt est justement un système où ces santés se renforcent : sol couvert et riche en vie, biodiversité, aliments variés et peu traités. Il devient ainsi une illustration concrète et visible d’un concept qui reste souvent abstrait.
Un besoin de preuves partagé
Enfin, la Santé Commune pousse à mesurer les effets : qualité nutritionnelle des récoltes, fréquentation, bien-être des participants, température locale, vie du sol. Ces données, encore rares, sont précisément ce qui manque aux jardins-forêts pour convaincre à grande échelle. Une collaboration avec des chercheurs en santé publique pourrait les produire.
Épilogue
Une précaution s’impose : il faut éviter de promettre trop. Un jardin-forêt ne guérit pas les maladies et ne remplace pas les soins. Sa force tient dans la prévention, l’alimentation et le lien social. Présenté avec honnêteté, il reste l’un des meilleurs exemples de ce que la Santé Commune peut signifier sur le terrain.
Et concrètement, que faisons-nous sur notre territoire ?
Au Pré Don
Au Pré Don, nous voulons faire de la province de Luxembourg, ou d’une partie de celle-ci, un territoire apprenant contributif autour de la Santé Commune. Les quatre axes ci-dessous répondent directement aux leviers décrits plus haut : les preuves partagées, la vision cohérente, la formation, le financement.
Un territoire apprenant contributif
Le concept de territoire apprenant contributif a été développé par le philosophe Bernard Stiegler et l’Institut de recherche et d’innovation, notamment lors d’une expérimentation menée à Plaine Commune, en Seine-Saint-Denis (Stiegler, entretien Solidarum). Son principe : les habitants y deviennent, avec les chercheurs, des acteurs de la recherche sur leur propre territoire. Cette « recherche contributive » produit et partage trois types de savoirs : savoir-faire, savoir-vivre et savoirs théoriques (Gwiazdzinski et Cholat, 2021).
Nous essayons d’appliquer ce principe à la Santé Commune. Nous rassemblons pour cela des acteurs très divers : mondes académique et scientifique, associations et acteurs de terrain, initiatives citoyennes établies, simples citoyens (dont nous sommes), paysans d’horizons variés, entreprises, professionnels de la santé et monde politique. Nous n’oublions pas d’y convier le vivant dans sa diversité, plantes et animaux compris.
Une posture agnostique
Pour que chacun puisse contribuer à égalité, nous veillons à une posture agnostique à trois niveaux :
- nous ne présupposons aucune conviction philosophique, spirituelle ou politique particulière ;
- nous ne privilégions aucune institution ou structure porteuse, qu’il s’agisse d’une université, d’une haute école, d’une association, d’une entreprise ou d’une administration ;
- nous ne faisons primer aucune discipline sur une autre : médecine, sciences de l’environnement, sciences sociales, éducation, agriculture et savoirs d’expérience des habitants se valent.
La pluralité des idées et des sensibilités nous semble indispensable pour mobiliser toutes les parties et donner à chacun l’envie de s’impliquer et d’y être reconnu. Elle préserve aussi l’autonomie de la démarche, pour qu’elle reste vivante et joyeuse.
Recherche et preuves partagées
Nous cherchons des techniques accessibles aux amateurs, c’est-à-dire à celles et ceux qui ne vivent pas de l’activité agricole ou sylvicole. Nous testons des dispositifs à l’échelle d’une famille et des mécanisations disponibles, de préférence décarbonées, comme notre porte-outils à propulsion humaine. L’objectif est un travail compatible avec la vie professionnelle et familiale des citoyens.
Nous testons différents types de serres (serre mobile, serre Walipini), l’autonomie énergétique (photovoltaïque, stockage géothermique) et hydrique (filtration, rétention, phytoépuration), ainsi que la prolongation des saisons de culture.
Nous testons aussi des variétés adaptées ou adaptables au climat de l’Ardenne méridionale : couvre-sols comestibles, céréales jardinées, plantes vivaces comestibles capables de résister aussi bien aux sécheresses qu’aux périodes froides et humides. Nous assumons les coûts et les échecs sur nos revenus professionnels, ce qui limite l’ampleur des essais : des partenaires de recherche nous aideraient à les mesurer et à les documenter.
Vision cohérente
Pour nous, la permaculture est une approche philosophique avant d’être agricole, et nous y puisons nos racines systémiques. Elle est notre porte d’entrée vers la Santé Commune, à côté d’autres portes tout aussi légitimes comme la santé publique, la médecine vétérinaire ou l’écologie. La Santé Commune nous rappelle que notre santé est intimement liée à celle de nos sociétés et surtout à celle de nos écosystèmes. Elle est pour nous une manière d’approcher le vivant, un chemin de cohérence et de robustesse.
Informer et former
Il est essentiel d’aller à la rencontre des vivants pour apprendre et informer, et de construire des cercles vertueux de formation. Nous proposons des approches joyeuses et accessibles qui incarnent concrètement des idées et des possibles, à travers nos modules de formation. Avoir les mains dans la terre nous permet de montrer l’abondance et la résilience de la nature. C’est un travail du temps long, qui dépasse nos propres temporalités.
Les citoyens constituent la majeure partie des forces mobilisables. Ils doivent pouvoir accueillir et être accueillis, pour éviter l’entre-soi et devenir acteurs de leur futur. Nous travaillons ainsi à des événements phares comme le Festival des Jardins-Forêts et à la co-création d’une résidence sur la Santé Commune, en vue d’un projet à l’échelle de la province de Luxembourg. Ce projet s’appuie sur un travail de formalisation et de théorisation (la robustesse des territoires apprenants contributifs) et sur des réalisations de terrain. Nous participons aussi, encore trop peu, à l’émergence de l’hydrologie régénérative.
Financer et sécuriser
Nous participons à l’émergence de la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA), qui propose d’ajouter à la sécurité sociale belge une branche dédiée à l’alimentation (SAW-B, 2024). Nous contribuons aussi à un fonds de financement agricole, pour le foncier mais aussi pour le bâti, afin d’éviter le déracinement et de favoriser de réelles interactions sociales, professionnelles et écologiques. Enfin, il nous semble important de faire évoluer la PAC pour qu’elle rémunère les services écosystémiques nécessaires à la transition, dont ceux des jardins-forêts et de l’agroforesterie.
Envie de contribuer ?
Citoyen, paysan, chercheur, soignant, enseignant, élu ou simple curieux : votre regard et vos savoirs ont leur place dans cette démarche. Pour nous rejoindre, venir planter, partager une expérience ou proposer une collaboration, contactez-nous ou inscrivez-vous à notre newsletter pour suivre nos prochains événements.
Références
- Kumar B.M. et Nair P.K.R. (dir.), 2006. Tropical Homegardens: A Time-Tested Example of Sustainable Agroforestry. Springer.
- Right Livelihood. Tony Rinaudo, lauréat 2018.
- L’Avenir, 19 janvier 2024. Les deux objectifs de « Yes we plant ! » sont atteints.
- Ville de Seattle. Beacon Food Forest.
- OMS, 1er décembre 2021. Tripartite and UNEP support OHHLEP’s definition of « One Health ».
- OHHLEP, 2022. One Health: A new definition for a sustainable and healthy future. PLOS Pathogens.
- White M.P. et al., 2019. Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing. Scientific Reports, 9:7730 (résumé ScienceDaily).
- PaRx. Canada’s nature prescription.
- Stiegler B. Les Territoires apprenants contributifs, entretien, Solidarum.
- Gwiazdzinski L. et Cholat F., 2021. Territoires apprenants. Un concept à l’épreuve du terrain et une aventure pour demain. Elya.
- SAW-B, 2024. Sécurité Sociale de l’Alimentation.
- Campagne SSA Belgique. campagne-ssa.be.