
La Forêt Comestible ou Forêt Jardin, une piste sérieuse…
Pourquoi la Forêt Jardin n’est-elle pas adoptée largement ?
Gaetan Parent nous explique son expérience et ses réflexions.
Or pourtant, des études montrent l’intérêt agricole et humain de la forêt comestible.
Food forest as a revenue model reviewed for the first time – ILVO Vlaanderen
Mais il faut aussi pouvoir financer ces projets et à la mesure de leurs incidences sur notre habitabilité : rapport OCDE-IOF
Il y a quelques dizaines de professionnels en Belgique et presque 11 millions de citoyens. N’est-il dès lors essentiel de motiver les amateurs ?
1976-2026 : et si construire, c’était d’abord réparer ?
En réponse à « De la France des bâtisseurs à la France des procédures »
Il y a dans votre texte une énergie que je ne veux pas balayer, et un constat que je partage : l’enlisement bureaucratique est réel. Quand un projet met quinze ans à sortir, ce n’est plus de la prudence, c’est de l’abdication. Une concertation doit améliorer une décision, pas servir à ne jamais la prendre. Sur ce point, vous avez raison, et je crois que beaucoup de gens qui ne vous suivront pas jusqu’au bout le pensent aussi.
Mais votre plaidoyer repose sur une prémisse qu’il faut regarder en face : que 1976 serait un âge d’or à retrouver, et qu’il suffirait de « recommencer à construire » pour renouer avec lui. Alors regardons ce que la France des bâtisseurs a réellement bâti.
Le bilan, chiffres à l’appui
En cinquante ans, le pays est passé de 2,5 millions d’exploitations agricoles à moins de 400 000, tandis que la ferme moyenne gonflait de dix à près de soixante-dix hectares. C’est la disparition du tissu paysan, ces territoires vidés dont vous déplorez qu’ils ne profitent plus à personne. Depuis 1950, près de 70 % des haies ont été arrachées de nos bocages, au nom du remembrement et de l’agriculture intensive. La moitié des zones humides a été détruite entre 1960 et 1990. Les populations d’oiseaux des champs ont chuté d’un tiers depuis 2001 — un effondrement que le CNRS relie sans détour aux pesticides et à la destruction des habitats.
Ces chiffres ne sont pas des accidents de parcours, le prix regrettable mais inévitable du progrès. Ils sont le modèle. Le productivisme, le drainage, l’arasement des paysages, l’aménagement décidé d’en haut — tout ce que vous célébrez comme de « l’action » — sont précisément la cause de ce que nous déplorons aujourd’hui. La France des bâtisseurs n’a pas seulement construit des TGV et des barrages. Elle a construit, méthodiquement, les conditions de l’effondrement que nous constatons.
La sécheresse de 2026 est la facture de 1976
C’est ici que votre appel se retourne contre lui-même. Vous ouvrez sur la sécheresse et vous concluez qu’il faut stocker davantage. Mais d’où vient la sécheresse ? En partie de la « solution » de 1976 elle-même. Pour intensifier, on a asséché les zones humides qui régulaient les nappes, appauvri des sols qui n’infiltrent plus l’eau, arraché les haies qui freinaient le ruissellement. On a détruit, patiemment, le plus grand système de stockage d’eau que possède un territoire : le territoire lui-même.
Répondre à cette crise en reproduisant les mêmes gestes ne peut pas produire d’autres résultats. Cela ne fera qu’ajouter une couche de dégradation à celle déjà installée. C’est la définition même de l’erreur : refaire à l’identique, et attendre l’inverse.
On l’a d’ailleurs déjà vécu, très récemment, sur le terrain que vous défendez. Les seize réserves de substitution de la Sèvre Niortaise ont été lancées dès 2017, dans l’esprit exact que vous appelez de vos vœux : décider, construire, faire confiance. Résultat en 2026 : Sainte-Soline suspendue, autorisations annulées faute de dérogation « espèces protégées », volumes jugés excessifs par la justice, et des affrontements violents. Ce ne sont pas les procédures qui ont bloqué ces bassines. C’est un projet mal conçu au départ — surdimensionné au regard du partage de l’eau, aveugle au vivant. Supprimer les garde-fous n’aurait pas donné l’eau plus vite. Cela aurait donné Sainte-Soline plus tôt.
L’autre action : réparer plutôt que reproduire
La rupture que vous réclamez, je la veux aussi. Simplement, elle n’est pas « reconstruire comme avant, en plus rapide ». Elle est de changer de cap. Et contrairement à ce que suggère l’opposition entre bâtisseurs et commentateurs, cette rupture-là est faite de chantiers, de travail, de résultats mesurables. Elle est même autrement plus ambitieuse que couler du béton.
Refaire des sols vivants, d’abord. Un sol riche en matière organique retient jusqu’à plusieurs fois son poids en eau. Couverts végétaux, réduction du labour, retour des prairies et de l’élevage à l’herbe : c’est une politique de l’eau qui ne coûte pas de barrage et qui rend chaque goutte de pluie utile là où elle tombe. Restaurer les zones humides et les rivières, ensuite — les reméandrer, les reconnecter à leurs lits majeurs — plutôt que de les remplacer par des cuves à ciel ouvert qui s’évaporent en été. Replanter les haies, enfin : l’État y consacre aujourd’hui des dizaines de millions d’euros pour reconstituer ce que la génération des bâtisseurs avait été subventionnée pour détruire. Il n’y a pas de meilleure illustration du coût réel du « il n’y a qu’à construire ».
Et puis il y a le plus important, celui que vous appelez sans le nommer : réinstaller des paysans nombreux. Un territoire vivant, ce n’est pas quelques exploitations géantes sous perfusion d’irrigation, c’est un maillage dense de gens qui connaissent leur bassin versant, qui entretiennent les marais, qui partagent l’eau au lieu de se la disputer. La confiance et la responsabilité que vous invoquez ne se décrètent pas contre la science et le droit ; elles se construisent avec, autour de règles de partage acceptées. C’est cela, une bonne procédure : non pas un obstacle à l’action, mais la condition pour que l’action tienne.
Alors oui, construisons
Vous avez raison sur un mot : assez parlé. Mais construire quoi ? Reproduire le modèle qui a vidé nos campagnes, tué nos oiseaux et asséché nos sols, c’est signer, en connaissance de cause, la répétition aggravée du désastre. Construire des sols vivants, des zones humides restaurées, des haies replantées, une agriculture nombreuse et diversifiée : voilà l’ouvrage qui reste à bâtir, et il demande autant d’ingénieurs, d’agriculteurs et de volonté que le programme nucléaire en son temps.
L’avenir n’appartiendra pas à ceux qui auront le mieux refait 1976. Il appartiendra à ceux qui auront eu le courage de construire autre chose.